CHAPITRE X
Je repris ma forme humaine aux portes de la Citadelle. Ian n'était pas loin derrière moi, suivi par Tasha. Serri était à mon côté, une épaule appuyée à mon genou. A travers le lien-lir, je perçus son inquiétude.
Un lir, angoissé ? demandai-je, surpris.
Comment te sentirais-tu à ma place ? A la Citadelle, il y a beaucoup de gens et de lirs... Je n'en connais aucun. Nous ne sommes pas si différents des humains, après tout..
Ian descendit de cheval et appela les sentinelles afin qu'elles nous ouvrent les portes.
Nous entrâmes côte à côte.
— Nous allons voir le shar tahl. C'est lui qui doit préparer la Cérémonie des Honneurs.
Je frissonnai de fierté et d'excitation. Enfin, j'allais porter l’or-lir !
Un guerrier nous appela.
— Le shar tahl n'est pas dans son pavillon, Ian. Il est avec Rylan, et tous deux s'entretiennent avec le Mujhar.
Ian fronça les sourcils.
— Quelque chose de sérieux, je pense... Quoi d'autre pourrait lui faire quitter Mujhara maintenant ?
— Pourquoi ?
— Il t'expliquera... Rujho, dépêche-toi !
Serri ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas l'habitude de la politique d'Homana.
Que t'en dit Tasha ?
Seulement que son lir est très inquiet. Cela concerne les Ihlinis, la peste, le bâtard... Ton frère a beaucoup de choses à l'esprit.
Il connaît et comprend la politique mieux que moi, acquiesçai-je.
— Ian.
J'avais l'intention de lui parler des a'saii. Mais il s'arrêta et appela un des enfants qui jouaient entre les pavillons.
— Blaine, veux-tu avoir la gentillesse de ramener ce cheval près de ma tente ? Je dois voir le chef de clan.
Débarrassé de sa monture, Ian se mit à courir.
Oui, il est inquiet.
Je vois.
— C'est ici, dit Ian.
Il s'arrêta devant un pavillon vert orné d'un renard. Taj et Lorn étaient là, ainsi qu'un renard marron. Je ne connaissais pas son nom, sachant seulement qu'il était le lir de Rylan.
J'ai passé si peu de temps ici... Il n’est pas étonnant que certains guerriers préféreraient voir Ian à ma place. Lui, il connaît tout le monde !
Le volet de la tente s'ouvrit quand Ian annonça son nom. Lorsque le chef de clan me vit, il eut l'air étonné. Puis il sourit.
— Vous devriez rejoindre le Mujhar, Niall. Il est avec Isolde, sur le chemin qui longe le mur.
— Vas-y, renchérit Ian. Il est important qu'il sache que tu es vivant. Je reste ici avec Rylan et le shar tahl pour prendre les dispositions nécessaires.
— Attends ! dis-je, saisissant le sac accroché à mon épaule.
J'en retirai la ceinture que j'avais portée au mariage.
— C'est de l'or, dis-je au chef de clan. De l'or cheysuli. Je voudrais le porter encore, mais sous la forme qui convient.
Rylan regarda le loup qui se tenait à mon côté. Puis il sourit.
— Rujho, dit Ian, vas-y. Je m'occupe de l'or. ( Avant que je puisse partir, il m'attrapa par le biceps. ) Il y a aussi le i'toshaa-ni. On t'expliquera tout, mais tu dois t'y préparer.
— Qui m'expliquera ? Toi ?
— Si c'est ce que tu désires.
— Oui.
Puis je partis à la recherche de mon père et de ma sœur, Serri toujours sur les talons.
Je les aperçus bientôt. Isolde était assise sur un tronc d'arbre foudroyé, la tête baissée. Je compris qu'elle pleurait. Le visage enfoui dans les mains, ses épaules tremblaient.
Mon père était accroupi devant elle, une main sur sa tête. Il lui dit quelque chose que je n'entendis pas en lui caressant doucement les cheveux. Elle se pencha et le serra maladroitement dans ses bras. Puis elle se leva et partit. Mon père resta immobile, comme s'il partageait la douleur de sa fille.
Puis il se leva et se tourna vers moi.
Il sursauta.
— Karyon ! s'exclama-t-il.
Jamais il n'avait fait de remarque sur ma ressemblance avec Karyon et il ne m'avait pas une fois donné par erreur le nom de mon grand-père.
Un instant, il avait cru que j'étais vraiment Karyon.
— Non, dis-je enfin, Niall.
— Je sais. Pardonne-moi.
— Ce n'est rien.
— Ce n'est pas vrai. Crois-tu que je l'ignore ? ( Il me fit signe de l'écouter. ) Il y a quelque chose que je dois te dire. Que j'aurais dû te dire il y a longtemps.
Il soupira.
— C'était un homme d'un courage exceptionnel. Il était incroyablement fort, et je ne parle pas seulement de force physique. J'évoque la capacité d'assumer des fardeaux bien supérieurs à ce que peuvent supporter les hommes ordinaires. Quand Tynstar lui a volé sa jeunesse, il a perdu la plus grande partie de sa force. Mais il n'a pas oublié son dévouement absolu à Homana. Parce que c'était son devoir. Son tahlmorra.
Il leva les yeux vers moi. Je fis un signe de tête et il continua.
— Chaque jour, je le regardais, témoin de ses efforts pour faire d'Homana un pays unifié et paisible. Je le voyais servir une prophétie qui n'appartenait pas à son peuple. Et je me demandais : Serais-je un jour capable de prendre le Lion à la suite de cet homme ? Pourrais-je mener à bien la tâche qu’il a commencée ?
Je regardais ses mains ; il déchiquetait des brins d'herbe.
— Il m'a dit : Sois Donal. Tu ne dois pas te juger à l'aune des autres. Mais c'est ce que j'ai fait. Comme toi maintenant.
— Je le hais, dis-je. Je hais un homme mort depuis longtemps, jehan.
— Tu te hais surtout toi-même. Ne te juge pas par rapport aux autres. Sois Niall.
— Cela vous a-t-il aidé, quand Karyon vous l'a dit ?
— Cela m'a aidé qu'il le dise.
Je regardai un instant la terre entre mes bottes de peau de daim.
— C'est vrai, jehan. Moi aussi...
— Il m'a laissé un héritage : la certitude que je ferai de mon mieux. Maintenant, je sais que je n'ai pas été un mauvais Mujhar, même si certains pensent le contraire. J'essaie de servir Homana et les Cheysulis du mieux que je peux. Un jour, tu auras la même certitude au sujet du Mujhar qui me succédera.
— Ce qui m'ennuie le plus, c'est que tous font mine d'ignorer que c'est vous qui m'avez engendré. Même ma jehana. On parle toujours de Karyon à mon sujet...
— Oui, l'habitude est prise. C'est Ian qui leur rappelle leur Mujhar, et toi, tu leur rappelles Karyon.
— Ma foi, je pense que cela n'a plus d'importance...
— Fils, il est temps que nous parlions sérieusement. Laissons de côté nos examens de conscience. Je n'en ferai pas une histoire, Niall, mais tu n'aurais jamais dû partir ainsi.
— Je sais, pourtant...
— Je ne veux entendre aucune excuse. Ce qui est fait est fait. Mais j'attends de toi que tu fasses montre de plus de sérieux à l'avenir.
— Jehan...
— Nous sommes en guerre, Niall. Strahan lève une armée à Solinde ; le bâtard fait de même ici. Tout le monde te croyait mort. J'ai dû me battre avec le Conseil homanan, qui voulait nommer le bâtard héritier — apparemment, ils préfèrent le fils illégitime de Karyon au mien —, et avec le Conseil du clan qui parlait de désigner Ian à ta place, en s'appuyant sur la prophétie. J'ai l'impression d'avoir jonglé avec des couteaux mal équilibrés... Avec Aislinn qui était morte d'inquiétude, la peste qui commence à se répandre, les Conseils, et, bien entendu, Strahan...
Il se détourna un instant. Il avait l'air fatigué du fardeau que Karyon lui avait légué.
Et qu'il me léguerait.
— Niall, dit-il, se tournant de nouveau vers moi, il y a autre chose. Peut-être le plus important. Les Conseillers en ont été tout retournés. Soudain, ils ne parlaient plus que de ça : qui choisir comme régent pour l'héritier du prince d'Homana ?
— L'héritier... Gisella a donné naissance à l'enfant ? Un fils ?
— Deux, répondit-il.
— Deux ?
— Oui, deux garçons. Je suis donc grand-père.
— Gisella ?
— Elle va bien. Mais elle est toujours comme avant.
— Je sais. C'est une affection permanente. ( Puis je souris. ) Deux garçons ! Comment vais-je les différencier ?
— C'est possible, même maintenant. Mais je te laisserai le découvrir par toi-même. Partons sans délai, Niall. Nous devons rentrer à Homana-Mujhar.
— Non, jehan... Pas tout de suite.
— Non ? dit-il d'une voix où l'étonnement se mêlait à la colère.
— Je ne peux pas... Pas encore.
— Tu ne peux pas ? Niall, ma patience a ses limites !
— La mienne aussi ! criai-je. Je suis parti parce que je ne pouvais plus attendre ! Mais il y a quelque chose que je dois faire...
— Quelle chose peut être plus importante que le trône ? As-tu entendu ce que je t'ai dit ? Et tu as l'audace de prétendre que tu ne peux pas venir à Homana-Mujhar ?
A court de paroles, j'appelai mon lir par le lien mental. Serri arriva aussitôt. Je m'agenouillai et lui passai les bras autour du cou. Puis je levai les yeux vers mon père.
— Je suis parti parce que j'y étais obligé. Je devais trouver mon lir. Et je reste parce que je le dois, afin d'être reconnu par le clan comme un guerrier à part entière.
Il ne dit rien.
— Jehan...
— Trois jours, lâcha-t-il. Le i'toshaa-ni, puis la Cérémonie des Honneurs. Je te donne trois jours. J'aurais aimé pouvoir t'accorder trois ans.
Il partit.
Mais pas avant que je voie des larmes de fierté dans ses yeux.